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LA QUESTION DU DEVENIR DES CULTURES ET CIVILISATIONS NEGRES - PAR F-M. MAYENGO KULONDA.
Communication faite à L’INA à l’occasion du baptême du livre « Les Amarres Rompues » du 01/02/2008.
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en acceptant de baptiser dans ce beau cadre de l’INA, mon dernier livre au titre insolite mais significatif de « Les Amarres Rompues ». Je dois ce titre en fait à Benjamin Péret, poète surréaliste français, qui parlait de la poésie de Césaire en ces termes, et sans se douter de sa portée et de son sens en ce qui concerne le devenir des cultures et civilisation nègres.
J’y suis revenu, à la suite du cri lancé aux années soixante, par mon ami, le grand poète congolais – disparu en 2003 -, Matala Mukadi Tshiakatumba, et qui disait, avec ce ton igné qui le caractérise, dans un poème du « Réveil dans un nids de flammes », ces mots que je cite : « Tervuren, rends-moi mes statues ! »
Quand, une année avant sa mort, je lui demanderai ce qu’il voulait bien faire de « ses statues » qui selon moi se sont tues, il me répondra, non sans humour : « Mais puisqu’elles sont miennes, que les gens qui les ont pillées, me les rendent, même si elles sont devenues selon tes mots ‘’muettes’’. Ces mêmes gens gardent leurs œuvres dans leurs musées ! » A mon insistance, il finira par m’avouer qu’il tenait à récupérer « ses statues » parce ce qu’elles font partie de la mémoire collective des peuples nègres. Il est temps de poser ici quelques questions : Que faire de cet héritage culturel perçu ici comme une mémoire collective ? Comment construire et reconstruire des cités négro-africaines modernes grâce à cette mémoire, et grâce à un effort de ressourcement culturel qui n’exclut ni l’innovation ni les apports des autres cultures dans la mesure où ces apports n’étouffent pas nos propres cultures ?
Ce thème est un de ceux qu’on trouve fréquemment dans beaucoup de poèmes réunis dans le recueil présenté ce jour. Pour exemple, le chapitre intitulé « Ode à la terre » n’est pas un simple chant de nostalgie d’une terre natale perdue, c’est une interrogation inquiète sur un avenir à construire à partir des cultures qui existent, évoluent, et qui sont toujours à requalifier.
La problématique à soulever ici, - à partir de cette question d’œuvres d’art -, à propos de nos cultures et civilisations (que Occidentaux et Arabes esclavagistes, colonialistes et néocolonialistes ont voulu effacer de l’histoire par divers moyens), est à formuler en ces termes :
1. Puisque sevrées de leurs raisons et fondements culturels qui ont justifié leur production – (traditions socioculturelles) -, ces statues se sont tues ; pourquoi ont-elles encore gardé une certaine valeur aux yeux des Européens et des nègres modernes non initiés aux pratiques culturelles du passé ?
A voir l’intérêt de tous ces spectateurs, elles doivent être encore soit « belles », soit « bonnes à quelque chose », ou les deux à la fois. Leur intérêt réside en réalité en ce fait: elles sont d’abord et surtout des expressions des modes d’existence des peuples qui les ont produites, et qui sont identifiables et identifiés dans des cultures et civilisations données. On peut y déceler quelques aspects leur vouloir historique.
2. Puisque actuellement, on ne peut plus se contenter de percevoir ces œuvres à travers leurs fonctions - qui ont subi une métamorphose -, que devons-nous maintenant en attendre ; que devons-nous en faire, nous autres peuples négro-africains modernes ? Quels types de civilisations modernes devons-nous promouvoir pour l’intérêt de nos peuples restés longtemps aliénés ou exploités? Rien qu’à ne considérer que nos arts modernes, on n’a pas à douter de notre créativité et de notre vouloir historique. L’exemple le plus convaincant nous est donné aujourd’hui au Congo par nos musiciens. La musique congolaise moderne signe l’expression d’une culture vivante et originale. Mais cette musique est le fruit d’une évolution culturelle où le passé artistique, loin d’être effacé, a montré des voies de créativité d’avenir que nos artistes modernes ont bien décelées et exploitées. Avant eux, les poètes de la renaissance noire des Etats-Unis d’Amérique, et de la négritude avaient déjà montré des illustrations de nos capacités de créativité. Tirant des leçons du passé, quels types de civilisations modernes devons-nous actuellement créer, défendre et promouvoir pour notre vrai développement ? Dans quels leurres de « civilisation à imiter ou à copier » devons-nous éviter de tomber ? Telles sont les grandes questions que nous avons à poser.
3. Puisque nous ne pourrons plus reproduire actuellement - dans nos nations nègres modernes - ni nos civilisations et cultures du passé – solution inadaptée à beaucoup de problèmes d’existence à travers nos nations modernes -, ni les civilisations des autres où nous courons le risque de nous aliéner totalement, que faire alors de notre héritage culturel du passé, pour un présent et un avenir meilleurs de nos peuples?
Wole Soyinka, le premier écrivain noir ayant reçu le prix Nobel de littérature, a dit en 1986, à Stockholm, lors de la réception de ce prix: « Que ce passé parle à son présent ». Comment ce passé si brouillé à dessein et si mal connu de nous-mêmes, doit éclairer notre présent pour rendre notre avenir possible et propice à nous permettre de résoudre le mieux nos problèmes de civilisation ? Ces questions ont beaucoup préoccupé mon maître Cheikh Anta Diop. Et quand bien même, une fois une grande partie de ce passé, reconnue, que retenir, et que exclure pour notre bonne marche dans l’histoire ? Il ne faut pas compter ici sur l’uniformisation des caractères des civilisations et cultures dans ce qu’on appelle de nos jours « mondialisation », ni sur la fameuse civilisation de l’universel dans le « Rendez-vous du donner et du recevoir ». Il y a là un piège de dilution culturelle des peuples dominés par ceux qui sont économiquement, militairement et technologiquement plus « avancés ». Nous devons culturellement résister comme l’ont fait jusqu’à présent les Asiatiques : avec des « ouvertures » à une nouveauté qui enrichit notre culture, et non avec une fermeture de toutes les fenêtres comme l’ont fait certains peules aujourd’hui disparus.
En référence à la première question, nous pensons que ce n’est pas la fonction qui est source de la beauté, - même si la fonction a fait la commande de la fabrication de l’œuvre d’art -, mais c’est la liberté se traduisant dans la qualité de l’artiste créateur d’un style donné – et qui a atteint la beauté – qui en est la source. Le plus éloigné de l’art fonctionnel qu’ont tant pratiqué les négro-africains est l’art abstrait. Mais quels que soient les exploits réels de l’art abstrait – dont les recettes figuratives ont toujours été exploitées chez nous, au service de l’art fonctionnel -, cet art fonctionnel, loin de disparaître, a pris d’autres formes d’expressions à notre époque. Une des preuves de cette persistance, est que l’architecture n’a pas disparu des productions artistiques des peuples, pendant que des machines modernes tentent de rejoindre – par leurs formes- par divers moyens, les ambitions de cet art fonctionnel ! Mais à quand donc l’architecture nègre moderne ? La ville noire moderne, dont l’avènement a été jadis annoncé par Djenné, se fait toujours attendre. Elle est pourtant possible ! Et cette affirmation suffit à adresser une requête de création originale à nos artistes modernes de notre aire culturelle. Nous devons, nous aussi, négro-africains modernes, traduire à travers nos œuvres d’art, nos modes d’existence au sein de nos nations, et de nos espaces culturels. Quels sont les possibilités et propositions heureuses de nos hommes de culture pour des résolutions de nos problèmes qui déterminent ces modes d’existence ? Nous devons répondre à ces questions dans des débats publics où sont impliqués tous les secteurs de la culture (ordre social, politique, sciences et technologie, sciences de l’homme, tous les arts, les religions, la philosophie, bref toute la superstructure). Nous devons réinventer nos modes d’existence au sein de nos nations pour l’émancipation de nos peuples.
L’histoire de nos peuples (jadis et naguère colonisés, opprimés, exploités) a prouvé que dans l’effort de libération de l’homme, les artistes ont toujours été en avance par rapport à leurs contemporains compatriotes. Au Congo belge, plusieurs années avant le 30 juin 1960, nos musiciens ont affirmé avec certitude que « Ata ndele mokili ekobaluka ». « Tôt ou tard, le monde changera », disait le musicien, non sans risque puisqu’il voulait dire qu’un jour changera la condition du peuple congolais exploité, opprimé par le colonisateur belge! Nous connaissons le rôle joué, dans le processus de libération, par les poètes de la renaissance noire et de la négritude dont nous avons déjà parlé ci -haut.On y a remarqué une fois de plus que les arts jouent un rôle de prospection de l’avenir pour des meilleurs modes d’existence des peuples, en plaidant pour la liberté, et pour la défense de l’humain qui était violé dans l’oppression faite au colonisé. L’art nègre peut-il encore aider l’homme moderne à défendre l’humain, la vie, et l’amour du monde, à cette époque où les industries de la mort sont de plus en plus développées ? Nous disons oui, si les artistes nègres modernes se souviennent des ambitions de leurs prédécesseurs.
Les deuxième et troisième questions nous renvoient aux ambitions des grands créateurs Noirs du passé. Que devons-nous apprendre d’eux ? Il nous ont appris à associer la beauté à toutes les activités de l’homme. On peut dire que c’est surtout chez eux que « l’utile a toujours été joint à l’agréable » .Tous les outils des peuples noirs du passé, ont toujours été décorés pour cette raison. Pour les Noirs, ce qui est bien doit servir ce qui est beau (la beauté), ce qui est beau doit servir ce qui est bien et utile. Chez eux, le deuil se déroule dans la musique et la danse (le nègre pleure en chantant, et en dansant). Les palabres se font dans les proverbes, le chant, et l’éloquence, la rhétorique. Nos artistes du passé nous ont encore appris l’amour du monde et de la vie. Les arts nègres débordent d’énergie, et « tonifient la vie », pour reprendre ici l’expression de l’auteur de « La naissance d’une tragédie ». Les cas de suicide ont été chez eux rarissimes parce que l’amour de la vie n’a pas été renié dans leurs cultures. Ils ont inventé des styles originaux qui traduisent leur goût intense de la beauté. Ils ont plaidé dans toutes leurs œuvres pour la liberté. Leurs œuvres ont été bonnes à donner à l’homme des raisons de vivre, d’habiter ce monde, bref à aider l’homme à exprimer les fondements des modes d’existence adhérant à la vie et au monde. C’est par eux que nous savons que nous ne devons pas bâtir des civilisations où l’homme perd le goût de vivre, où l’homme s’aliène dans ses propres œuvres, et se perd de vue. Nos statues qui aujourd’hui se sont tues, ont bien parlé hier, dans ce sens à travers les rites des cultes. Nos masques d’hier n’étaient pas seulement à contempler, ils plongeaient l’homme dans des rites sociaux, dans des modes d’existence où le sens de la communauté primait.
Nous devons construire des civilisations qui nous rassurent que l’homme a quelque chose à faire en ce monde dans la solidarité avec d’autres hommes, et que l’homme n’étant créateur ni de la vie, ni du monde, ni de la liberté, il ne lui appartient pas d’en fixer arbitrairement et subjectivement le prix, mais qu’il lui appartient par contre d’en rechercher et d’en reconnaître le sens. Nos hommes de culture modernes (écrivains, et autres artistes, et philosophes) doivent nous montrer que la civilisation est faite pour l’homme, car l’émancipation (ou la libération) de l’homme est le but de la civilisation. L’histoire nous a appris, à nous peuples noirs, qu’une civilisation qui place la marchandise et l’argent au-dessus de toutes les valeurs est dangereuse pour l’avenir de l’humanité. Les hommes de culture des nations négro-africaines modernes auront-il chance d’aider l’homme moderne à éviter la perte du goût de vivre, et les maladies axiologiques qui naissent du non respect de la hiérarchie des valeurs, et même du manque de hiérarchie dans l’échelle des valeurs ?
Alors que hier, l’homme noir a quitté l’Afrique contre son gré, dans la violence de l’esclavage et de la déportation dictés par les exigences du capitalisme naissant, aujourd’hui, au sein des nations nègres modernes, chassé par la misère, par des régimes dirigés par des Noirs au pouvoir, l’homme noir fuit son continent (politiquement décolonisé, mais économiquement toujours colonisé) pour rejoindre, à leurs pays, ceux qui l’ont hier exploité et colonisé. Ce paradoxe nous montre un de nos graves problèmes de sous-développement d’aujourd’hui. Devant la prolétarisation à l’échelle mondiale de beaucoup de peuples encore exploités par de grandes puissances, qu’on appelle mondialisation, comment rompre les amarres de l’aliénation culturelle, du sous-développement, des situations de violations des droits de l’homme montées par des régimes politiques ? Comment rompre les amarres des situations où des hommes au pouvoir violent la démocratie, entretiennent l’exploitation de l’homme par l’homme, perpétuent au sein de nos nations, la misère morale et matérielle des populations, et entretiennent à dessein des guerres qui rongent encore l’Afrique ? Que ne gagnons-nous pas à cultiver la solidarité entre nos peuples dans des rapports entre nos nations marquées par des mêmes bases culturelles puisque nous savons que nos structures sociopolitiques du passé ont été détruites pour faciliter le pillages de nos richesses naturelles, et l’exploitation de nos peuples? Nos leaders politiques assassinés sur ordre des puissances étrangères grâce à la collaboration de leurs alliés locaux, ont répondu à ces questions, par leurs idées de libération de nos peuples.
En analysant notre route, depuis les actions de Toussaint Louverture jusqu’à celles de Patrice Emery Lumumba, en passant par le panafricanisme de N’krumah, nous comprenons que nous avons encore un long chemin à parcourir, et beaucoup de choses à continuer à apprendre pour l’émancipation de nos peuples. C’est dans cet effort de compréhension de la situation de nos peuples nègres modernes, et dans cette volonté de continuer ce combat de libération que s’insèrent les chants des Amarres Rompues.
Je vous remercie.
F-M. MAYENGO KULONDA.
Un grand poète congolais : François-Médard Mayengo
Lecture du recueil poétique Les Amarres rompues (Kinshasa, Editions du Mont de Cristal, 2008)
Par Kä Mana, Poète et poéticien congolais
François Médard Mayengo est sans aucun doute le poète le plus important de la République démocratique du Congo aujourd’hui. Par la vigueur de son verbe, par l’ampleur de son imagination créatrice, par l’ancrage de sa parole dans les interrogations les plus fondamentales du destin de l’être humain, par sa vision de la condition de l’Afrique dans le monde et par son regard aigu sur les drames du peuple congolais, ce poète marque d’une empreinte particulière l’espace de la littérature de notre pays et de l’Afrique. Sa poésie porte au plus haut niveau d’étincellement et de conscience ce qu’il y a de plus profondément enraciné dans les quêtes de l’Homme congolais, de l’Homme africain, de l’Homme tout court, quand l’Homme s’interroge sur ce qu’être Homme veut dire dans notre monde d’aujourd’hui.
En ces moments que nous vivons, les temps où, partout sur la face de la terre, les êtres humains s’interrogent sur l’avenir et sur la direction à donner à la civilisation mondiale, François-Médard Mayengo s’attelle à dire la substance humaine dans sa vitalité et à tracer pour l’Homme un chemin d’avenir, une route d’incandescences créatives. Il rythme l’Homme dans sa vérité : dans ses dérives et ses folies comme dans les plus pures et les plus rayonnantes de ses quêtes.
Dans cette mesure, il crée un espace poétique magnifique et lumineux. Même s’il est traversé de turbulences, d’orages, de tempêtes et de cyclones qui caractérisent le destin du genre humain, cet espace de beauté est digne d’être habité dans une lecture qui puisse se nourrir de toutes ses richesses et de tout son limon. Il est digne d’être arpenté de fond en comble, si l’on veut saisir ce que la poésie a comme suc irremplaçable dans la trajectoire des civilisations humaines. Il est digne d’être bêché et creusé comme une mine de diamants ou d’or, si l’on veut connaître réellement le drame du Congo-Kinshasa et les tragédies de l’Afrique contemporaine dans le monde tel qu’il nous déroute aujourd’hui.
Mayengo, dans cet espace, crée une dynamique de vision dont le cœur est une volonté de transformer le monde à partir d’une poétique du sens, dans la vigueur d’un engagement poético-politique qui veut changer l’ordre inacceptable des réalités actuelles, en vue de nourrir le monde avec les valeurs les plus sublimes de l’existence et de l’espérance.
Je viens de lire le nouveau livre de ce poète : Les Amarres rompues. Mayengo y déploie toute la richesse de son verbe et toute la fécondité de sa vision du monde. C’est cette richesse et cette fécondité que je veux partager avec vous.
Célébration de la terre et dramaturgie de l’histoire
Ce qui frappe d’emblée chez ce poète de grand souffle, c’est la richesse de son tempo. Un tempo qu’il module soit selon les bruissements les plus tendres et les plus suaves, soit dans des vibrations pathétiques et grandioses, soit dans des fulgurances inattendues d’un verbe redoutablement incendiaire.
On ne peut pas ne pas se laisser séduire par le registre du bruissement poétique de la parole de Mayengo, quand cette parole chante l’attachement à la splendide beauté de la nature. On ne peut pas ne pas céder à l’enchantement d’une parole pleine de langueurs, de tendresse et de succulences. Le monde que cette parole offre à sentir et à vivre est un monde fascinant de beauté. On en prend vite conscience quand on lit les poèmes que Mayengo consacre à la célébration de la terre. Il y module son ouverture aux souffles de la vie, il y chante sa communion avec les profondes beautés du monde minéral, végétal ou animal. Tout dans son chant prend alors des allures de liturgie cosmique et de solennités splendides. Son tempo se fait tempo de gloire et de magnificence. Il se déploie en ondulations et en rythmiques d’un verbe qui roule, déroule et enroule les différents règnes de l’être dans flot verbal irrésistible de fascination.
Dans cet attachement à la terre, au monde et à la beauté magnifique des êtres, le poète n’a pas pour projet de chanter une nature bucolique et calme. Il y noue toute une dramaturgie de l’histoire de notre pays, de l’histoire de l’Afrique et de l’histoire du monde. Tout se passe comme s’il cherchait à nous faire comprendre comment le monde est un drame où le mal détruit au jour le jour une humanité qui aurait pu se vivre comme un bonheur éblouissant dans un espace de lumière et d’harmonie vitale.
Son poème devient alors l’invocation de toute la mémoire tragique de la terre, la mémoire tragique de la condition humaine, la mémoire tragique de l’Afrique, la mémoire tragique du Congo. A chaque instant, Mayengo lie la beauté des choses au drame du mal dont le Congo, l’Afrique et le monde souffre. Il ne voit les splendeurs de la création entière que dans les malheurs et les souffrances de l’Homme. La terre du Congo, la terre d’Afrique, toute la terre comme espace de la dramaturgie de l’être, sont invoquée comme terres de mémoire, pour mieux dire la condition humaine, pour mieux éclairer les réalités douloureuses du destin des sociétés et des peuples.
Quelques vers suffiront ici pour tracer le cadre du chant de Mayengo et camper la vision que ce poète a de la vie humaine à partir de son pays et de son continent pris dans la dramatique de l’histoire.
« Les pas de Jazz m’ont naguère porté à ma terre
A ce lieu où des épodes de négraille devirent des chants épiques »
« Maintenant, la terre, prise par l’âcre goût
De sang jeté sur le feu, se cherche un dessein
Parmi des préfaces aux renaissances semées des rythmes Zoulou, Luba, et Yombé ! »
« Terre d’ancienne smémoire : que deviendront demain, les vestiges de nos chants de route,
Venus d’exodes millénaires, qui n’ont point tari
Et qui nous hantent toujours ? »
« Mais quelles formes prendront demain, ces chants
Taillés en poèmes épiques, sur nos routes,
Où restèrent
Des cris de nuit jetés,
Jetés sur des pierres et l’argile pétrie, où restèrent
Des râles de nuit jetés,
Jetés sur le bois taillé, sur le fer tordu, et sur le bronze
Fondu,
Et où restèrent des complaintes jetées
Jetées dans le temps,
Quand fut venu sur nos routes le temps d’exode ?
A la lecture de tous les poèmes consacrés à la « Terre d’ancienne mémoire » dans le recueil Les amarres rompues, on comprend que le poète est habité douloureusement pat le drame nègre, par la tragédie de la « négraille », cette race noire réduite à l’esclavage, à l’humiliation et à l’anéantissement dans la tourmente des siècles.
Face à ce destin de la « négraille », l’attachement du poète à sa terre quitte le registre de la tendresse des sentiments pour exploser en fureurs face à l’histoire des hommes : l’histoire du Congo, l’histoire de l’Afrique, l’histoire du monde. François-Médard Mayengo sait que cette histoire est une histoire des crimes, une histoire de feu et de sang, une dramatique humaine. Pour dire les tragédies, les drames et les souffrances qui sont la substance de cette histoire dont le Congo est le miroir abominable, le poète recourt à un réalisme cru qui donne à son verbe une intensité fougueuse et furieuse :
« Ici, germa la négraille, quand des statues nègres
Quittèrent leurs rites à l’entrée des cités vidées
De leurs fraîcheurs et clameurs…
Ici, l’exode des nègres fut cerné par un pacte
De Berlin, la négraille prit mille et une faces :
On y coupa des mains qui restaient
Aux champs de café et de caoutchouc, après le départ
Des unes vers les Antilles,
Et des autres
Vers les Amériques »
Nous sommes ici au cœur du drame de l’homme noir dans le monde contemporain. Nous sommes au cœur d’une histoire des crimes et de la barbarie. Nous sommes pris dans une temporalité macabre que Mayengo scande avec une passion furieuse :
« En peu de temps, le temps
De déchanter, des cohortes de félins à tête de timonier
Dans leurs brodequins de négraille,
Portèrent sévices à l’honneur…
« Et surgirent, ici,
Un temps, sans aura prémonitoire,
Des taudis parqués autour des gratte-ciel
Semés sur des terres sevrées de leurs rites
Où des charmes d’être et de dire d’hier s’effacèrent
Et des voix unies et entières de jadis
Se brisèrent dans des goûts affadis par la morgue
Que rien, que jamais rien n’attendait ! »
On reconnaît ici l’intégration féroce de l’homme noir dans une modernité sauvage : la trahison de l’Homme par l’Homme, la déchéance de l’idée d’humanité dans un espace de destruction du sens même de l’humain. Il s’agit d’une histoire d’un choc tragique, où les ténèbres de la sauvagerie humaine ont condamné l’Afrique à un destin de sous-humanité, de hors-humanité, de non-humanité.
Qu’un tel drame ait pu exploser sur une terre si belle et si magnifique est un véritable mystère qui pousse aux interrogations fondamentales sur le sens de la vie. Ici la poésie de Mayengo devient une poétique de questionnement métaphysique.
Ténèbres, rêves et interrogations
Dans son questionnement métaphysique, la poésie de Mayengo creuse les ténèbres de l’histoire non pas pour s’y déliter et s’y perdre, mais pour en tirer l’espoir d’une nouvelle humanité, d’une nouvelle Afrique, d’un nouveau Congo. C’est une poésie de l’espérance, en somme, qui pose des nouveaux référentiels pour ancrer cette espérance dans les cœurs, dans les esprits, dans l’imagination des peuples.
Le poète constate avant tout l’effondrement de tout l’univers métaphysique de l’Afrique ancienne. Devant la folie et la furie de la barbarie où s’enracine la modernité, il constate que les réponses métaphysiques de notre vieille histoire africaine ont perdu de leur pertinence, de leur éclat et de leur fécondité. Les accents qu’il se donne pour parler de cet effondrement métaphysique de l’Afrique sont langoureusement pathétiques, ils sont d’une tristesse et d’une douleur indicibles.
« Toutes les statues Ibo, Bambara, Kuba, Azandé
Téké, Luba, retourneront vers la poussière :
Elles ont perdu la mémoire !
Tous les masques Tshokwé, Pendé, Kongo
Yaka, Suku, Sefounou, Baoulé,
Iront vers les immondices :
Ils ont perdu la parole
Ils se taisent trop pour ma terre,
Ils se taisent trop pour les promesses de jadis,
Pour des jours de demain…
Ils se taisent trop, eux qui n’ont que trop vu,
Eux qui n’ont que trop connu ! »
Le problème crucial du destin du Congo et de l’Afrique est tout entier dans ces vers de Mayengo : nous avons perdu le souffle de la créativité métaphysique, nos anciennes références spirituelles ont perdu leur dynamique de sens, les sources de notre inventivité métaphysique se sont taries. Plus que notre défaite politique face à l’Occident, plus que notre impuissance économique dans la modernité, c’est notre désorientation spirituelle qui est le cœur de notre drame, c’est notre décomposition métaphysique qui est notre tragédie. Quand un peuple n’a plus de ressources intérieures dans sa relation avec les forces les plus profondes de la transcendance, il perd toute dynamique du sens. Nous en sommes-là et nous croupissons dans nos pathologies et nos traumatismes au sein d’un monde qui n’a plus de vision morale ni de grandes valeurs d’humanité.
« Toutes les villes des nègres et d’aujourd’hui,
Sans rites, et sans mythes
Deviendront traces des chants éteints
Aux rives du Nil, du Congo, du Niger, du Zambèze
Et du Sénégal :
Elles ont perdu leur dessein ! »
Le poète est tenté par la désespérance devant ce spectacle de notre ruine intérieure et de notre déroute historique. Il ne sait plus ce qu’il faut penser d’un tel destin de décrépitude qui s’est abattu sur nos peuples.
Je ne veux pas savoir si l’arbre d’acacia
Prendra mesure quand même dans la chute :
Il est trop lourd.
Que faut-il faire devant un tel drame de l’effondrement spirituel de notre être, de notre culture et de nos civilisations ? La réponse de Mayengo est sans ambages :
« Lâchez les masques qui n’aboient plus
Sur des râles des voix déshéritées ! »
« Lâchez les hommes qui ne savent plus partir
Vers le jour !
Lâchez les rives qui ne hèlent plus des divinités !
Lâchez les villes qui n’annoncent plus des aubes,
Lâchez des villes sans totems et sans ferveur ! »
Le principe est ici clair : c’est un principe de rupture avec tout ce qui dévitalise, avec tout ce qui dévirilise, avec tout ce qui émascule la grande créativité de l’Afrique. Sur ce principe, le poète bâtit un nouveau principe sur lequel toute sa poésie cisèle la figure de l’avenir : l’exigence de refaire l’homme, l’exigence de constuire l’espérance sur de nouvelles bases.
Refaire l’homme, construire l’espérance
Au centre de cette exigence d’espérance brillent de nouveaux référentiels à partir desquels le poète nous convie à penser notre être nouveau.
Je suis très sensible aux référentiels métaphysiques grâce auxquels François-Médard Mayengo nous conduit à comprendre que notre mémoire africaine n’est pas une mémoire de défaite et de mort, mais une mémoire dont nous pouvons revitaliser les énergies créatrices. Face à notre ruine actuelle, il existe l’énergie oubliée où l’Afrique peut puiser la confiance en son être.
Je me souviens de Djenné aux clameurs grandioses !
Et pour Kinshasa, Lagos, et Pretoria aux éternuements séculaires, Où donc revoir Djenné ?
Par cette référence à la célèbre ville malienne de Djenné, dont l’histoire a été une histoire de prospérité, de bonheur et de grandeur d’une Afrique qui s’est construite sur ses propres richesses vitales, le poète nous conduit au cœur de notre propre énergie créatrice africaine. Il montre comment, face à la métaphysique morte des masques, des statues et des rites qui ne parlent plus, l’Afrique actuelle peut construire une métaphysique vive avec des référentiels qui nourrissent l’esprit et fécondent l’espérance.
Il n’y a pas que Djenné, il y a Tombouctou, il y a toutes les royautés africaines évoquées au cœur des poèmes, des références dont les destinées tissent la trame d’une grande Afrique, l’Afrique dont l’histoire est « une histoire grandiose ».
Il y a également toutes les richesses dont la nature a doté l’Afrique. Symbole de cette richesse : le Fleuve. On peut penser ici au fleuve Congo qui fertilise le pays du poète. On peut aussi penser au Nil qui fertilisa l’une des plus grandes civilisations de l’histoire africaine : l’Egypte pharaonique. Il faut, en fait, penser à tous les fleuves d’Afrique qui symbolisent ici le paradis qu’est notre continent dans le monde d’aujourd’hui.
« Le fleuve venu vers les villes dans sa marche
Sans fin
Se mêlant aux songes des hommes,
Aux légendes, aux mémoires des tribus,
Le fleuve solitaire, bourlingueur, et têtu
Le fleuve terrible, toujours tourné vers l’horizon,
Le fleuve étrange et sombre
Apparu comme énigme posée à l’homme ! »
Tout est dit dans ce poème : le fleuve y symbolise à la fois la richesse de la métaphysique vive à créer pour construire l’Afrique nouvelle, la nécessité de prendre tout notre environnement naturel comme un défi à notre puissance créatrice et la nécessité de nous tourner résolument vers l’avenir.
Pour refaire l’homme dans l’Afrique d’aujourd’hui, il est indispensable de puiser dans cette énergie que chante le poète, de se nourrir de cette dynamique de l’Homme conscient de son être et de toutes les richesses de sa vie
Mayengo va plus loin : les référentiels qu’ils proposent ne concernent pas seulement le passé lointain de notre continent. Ils sont tissés par l’énergie humaine de quelques personnalités tutélaires : Toussaint Louverture et Franz Fanon, par exemple. Ce sont là des figures de puissance et de souffle, qui disent ce que l’Homme a de grand dans ses valeurs d’humanité.
Pour le lecteur congolais, Mayengo propose nos propres référentiels nationaux, des hommes de cristal et de diamant, des hommes de puissance libératrice et de grandeur indomptable, des héros devenus légendes pour l’Afrique et le monde : Lumumba, Mulele et Laurent Désiré Kabila. Les poèmes consacrés à ses héros sont parmi les plus beaux, les plus lumineux et les plus chargés de sens dans le recueil Les amarres rompues. Chacun d’eux grouille de douloureux souvenirs de notre histoire tout en posant des repères lumineux auxquels nous sommes conviés à nous accrocher inventer l’avenir.
Lumumba, c’est le rêve même de l’homme nouveau, le rêve de lumière pour toute une nation, l’incarnation de hautes valeurs de liberté, de dignité, d’une force « belle comme l’aurore », force en laquelle notre futur devra s’inventer en permanence. Le chant que Mayengo consacre à Patrice Lumumba est d’une intensité poétique extrême, d’une exceptionnelle authenticité humaine et d’une grandeur magnifique que seuls les plus grands parmis les poètes arrivent à élever à de tels sommets.
Pour les sollicitations des temps
À venir qui t’étaient vouées,
Quand, venant des bidonvilles de ma ville
Aux anophèles, Kinshasa,
S’ébrouitaient des cris de détresse,
Et quand, le torse haché par le tourment d’être venu
Trop tard vers la délivrance des hommes de ta race,
Tu te taisais,
Voici les mots de regret,
Dits à voix grave,
Lumumba !
Les poèmes consacrés à Mulele et à Laurent Désiré Kabila sont de la même veine, d’une même puissance de vérité humaine sur laquelle le poète fonde un nationalisme d’authenticité solide. Un nationalisme de profondeur, différent du nationalisme du verbiage et de pacotille auquel les politiciens d’aujourd’hui nous habituent. Il faut impérativement lire ces poèmes sur les figures de la grandeur politique du Congo pour voir quelle place Mayengo accorde à l’engagement pour la transformation du Congo face aux maux dont nous souffrons. Sa poésie devient essentiellement une poésie politique, orientée vers l’action politique et portée entièrement par un grand rêve politique : celui d’un Congo recréé dans sa puissance créatrice pour apporter à l’Afrique et au monde une grande énergie d’espérance, afin que nos lendemains deviennent des lendemains d’humanité et de bonheur.
« Demain, oui demain, on trouvera
Des voix nouvelles, pour des villes nouvelles,
Parmi des traces des pas tannés de cendres
Qui livrèrent jadis aux âges, l’édit de la marche des hommes d’hier…
Demain, des voix nouvelles surgiront
De Nyragongo
Des forêts du Cameroun ou du Congo,
Des côtes de l’Atlantique ou des rives du Zambèze
Et du Sénégal
Demain, surgiront des voix nouvelles qui diront le sens
De la marche des hommes de ma terre vers les âges…
Demain, oui demain ! »
Vous l’aurez compris : Mayengo est le grand poète de l’énergie de la foi de l’Homme en l’Homme, de la foi de l’Afrique en l’Afrique, de la foi du Congo en nos énergies congolaises d’invention d’un avenir de puissance et de grandeur. Un tel poète est l’honneur de notre nation.
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