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RAPPORT D’ECOUTE DES JEUNES FILLES ECHAPPEES DE LA FORET DE NINJA LE 20 MAI 2005
Archidiocèse de BUKAVU, Centre OLAME
Service d’Ecoute et d’Accompagnement des Femmes Traumatisées (SEAFET), mai 2005
Le 23 mai 2005, nous accueillons un groupe de 15 jeunes filles du territoire de Walungu au service d’écoute et d’accompagnement des femmes traumatisées du CENTRE OLAME.
Toutes déclarent avoir été capturées par des Bahutu Rwandais, dénommés Rastas. Elles venaient de passer une période allant de 1 à 9 mois avec leurs ravisseurs. C’est « grâce » à un affrontement entre FDLR et RASTA, le 20 mai 2005, que le groupe des filles s’est dispersé dans la forêt. Elles étaient au nombre de 20 au total, mais, dans la panique générale, deux d’entr’elles auraient péri par balles.
Le groupe, d’abord formé de 12, puis de 15 jeunes filles, s’est retrouvé à Kaniola (Cimpulungu). Les 3 nouvelles arrivées auraient été re-violées par les militaires FARDC en faction (quel accueil !)
Le 23 mai 2005 les 15 filles sont accueillies au SEAFET / Centre OLAME, tandis que nous accueillons la dernière vague formée de 3 autres le 26 mai 2005, ce qui porte le nombre à 18.
Villages de provenance
Nindja / luhago : 2
kaniola / cisaza : 1
Nindja / mudaka : 1
kaniola / nabishaka : 1
Nindja / cikenye : 2
kaniola / mwirama : 4
Walungu / budodo : 1
kaniola / cibuga : 1
Walungu / ciruko : 1
Walungu / bulwe : 1
Les 3 autres étaient de Kaniola.
· Elles ont l’âge variant entre 12 à 20 ans : 3 de 15 ans, 3 de 17 ans, 4 de 18 ans, 3 de 19 ans, 1 de 20 ans, et 1 de 12 ans.
· Ces filles ont été prises comme esclaves sexuelles dans la forêt de Nindja à des périodes différentes. 3 avaient déjà fait 1 mois, 6 avaient fait 3 mois, 2 avaient fait 5 mois, 1 avait fait 6 mois, et une autre 9 mois.
· 5 de ces jeunes (2 de 17 ans, 1 de 18 ans, 1 de 19 ans et 1 de 20 ans) sont enceintes. Presque tout le groupe présente des lésions physiques, dues aux dures conditions du chemin durant la fuite.
· Dans le groupe, deux jeunes mariées, toutes de 18 ans dont l’une capturée après deux semaines seulement de mariage ! Elles avaient été enlevées en même temps que d’autres membres de leurs familles ainsi que des voisins et voisines par les Rasta et les FDLR. Pour les libérer, les ravisseurs exigeaient 200$US par personne.
Quelques récits
· Mlle Thérèse[1] de 15 ans de walungu / ciruko raconte :
« J’étais en train de faire mon devoir de français (Je faisais la 6ème année primaire). J’étais fatiguée car ça faisait déjà 2 jours qu’on passait la nuit à belle étoile dans une cachette, à la suite des attaques des villages. C’était le 26.04 2005. J’ai entendu des cris dans le village à 21h, au moment où je rassemblais mes cahiers et mon devoir que je devais remettre le lendemain matin. Les agresseurs étaient déjà dans notre clôture ; ils ont pris 12 personnes de notre famille (habitant des concessions voisines), ils nous ont tous emmenés dans la forêt, ligotés et tabassés ; 2 hommes du groupe dont un jeune de 25 ans et un papa de 50 ans ont été tués en cours de route par balle.
Le mari de ma tante avec qui nous étions arrivés dans la forêt a été tué. Pour le tuer, ils avaient mis le couteau au feu, et quand le couteau était devenu rouge ils le lui ont enfoncé dans la poitrine.
La première somme collectée pour nous libérer était de 700$, somme qui a été ravie par les militaires FARDC de Kaniola avant même que les envoyés n’atteignent le lieu de rendez-vous pour la consigner.
La 2ème somme réunie de nouveau était de 850$ ; elle a été remise aux Rastas qui nous détenaient. 3 jeunes filles de moins de 20 ans dont moi ont été retenues malgré le paiement de la rançon »
· Mlle Yvette de 15 ans de Ninja/Luhago raconte :
« J’ai été prise en mars de cette année avec ma grande sœur, ma maman, mes 2 grands frères, et mes 3 belles sœurs par des Rasta. Nous avions été violées à la maison même et par après. Six hommes m’ont prise d’abord et ensuite un. Ils nous ont emmenés tous dans la forêt. Un de mes grands frères a été tué. Ma mère a été relâchée après paiement de la rançon de 300$, mais nous autres avons été retenus ».
· Mlle Cécile de Ciruko raconte :
« J’ai été prise avec mes deux sœurs (15 et 20 ans) et mon beau-père le 26 avril 2005. Nous étions partis en groupe de 12 personnes, mais 2 ont été tués avant d’arriver dans la forêt ; 3 jeunes hommes ont réussi à s’échapper. Nous sommes arrivés seulement à 7 dans la forêt. Après le paiement de la rançon de 850$, 5 personnes ont été relâchées.
Pour tromper la vigilance, ces bourreaux nous exigeaient de les appeler par des sobriquets comme : USENI, ODILON, MUGISHO, MITTERRAND, STARONE, MUNGANGA, CHIM, RUKOKOMA, CIBUNGO, etc.
D’autres voulaient se faire appeler : « chéri » ou « beau-frère » ; tout cela pour perdre la trace et cacher leurs propres noms ».
Nous retrouvons dans le groupe deux filles d’une même famille : Mlle Francine de 12 ans et Jeannine de 18 ans prises le 18 janvier 2005 à Ninja / Cikenge. Leur maman aurait été tuée par balle le même jour de leur enlèvement, au moment où, tout en larmes, elle cherchait à s’interposer pour essayer de dissuader les ravisseurs. Elle s’offrait à la place de ses filles. Elle a été assassinée en même temps que le bébé d’un mois de naissance qu’elle nouait sur son dos.
Une des filles raconte aussi que pour les empêcher de s’évader les bourreaux posaient des mines dans la forêt. Les mêmes mines ont éclaté tuant deux d’entr’eux dont STARONE, l’homme qui occupait la fille ainsi que son « escorte ». Elle a été récupérée par un autre homme du groupe, un certain Cibungo.
Conclusion
Depuis plusieurs mois désormais, dans nos rapports nous faisons état de la violence croissante à Kaniola en territoire de Walungu.
Ninja, situé à quelques 80km de Bukavu, sert déjà d’habitat aux FDLR depuis plus d’un an. Ils s’installent dans les meilleures maisons des habitants, les mettant ainsi à l’étroit en les soumettant à leurs caprices : ils doivent subir toutes sortes d’exactions.
Ninja également sert souvent de passage pour les personnes qui fuient de la forêt : il est dans ce sens le théâtre des affrontements de toutes sortes. Le récent affrontement du 20 mai 2005 a entraîné le massacre de 19 personnes et de nombreux blessés.
Les populations en exode, sans destination précise, sont une misère ambulante. Combien de temps cela durera encore ?
Une seule question : Qu’advient-il des déclarations des FDLR ? Sont elles restées lettre morte ?
Le SEAFET , Mai 2005
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