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Les colons belges avaient créé le fâcheux précédent du cas des Banyarwanda

La question de la nationalité congolaise est piégée par le cas de la transplantation des Banyaruanda dans le Kivu. Des responsables coloniaux belges établissent la responsabilité de la Belgique dans la confusion créée autour de cette question

Kinshasa , 29.07.2004 | Politics

Au moment où les députés du Parlement de transition se tortillent le méninge à décrypter l’écheveau de la question de la nationalité congolaise empoisonnée depuis les débuts de la colonisation belge par la greffe des populations rwandophones dans le Kivu, il est judicieux de se référer aux édifiantes remarques émises en son temps sur les dangers et les difficultés du problème par le responsable colonial même de la transplantation en cause des Banyaruanda qui pour embrouiller les cartes, se sont subitement mis à se déclarer aujourd’hui des « Banyamulenge ».

Le responsable colonial concerné de l’époque, M. R. Spitaels, alors commissaire de district dans le Nord-Kivu et chef de la mission dite de transplantation des Banyaruanda, a décrit comment ces immigrants venus du Rwanda ont été emmenés dans le Kivu par les Belges administrant le Congo et le Ruanda-Urundi. Beaucoup de faveurs ont été accordées à ces Rwandais au détriment des intérêts des populations autochtones congolaises. On leur a même octroyé des droits dont ils n’avaient jamais joui au Rwanda.

Ce fâcheux précédent créé artificiellement par le colonisateur belge était critiqué par un autre auteur colonial belge, M. A. Gille qui a déclaré pertinemment dans le texte repris ci-après que « les difficultés de l’avenir (débat actuel sur la nationalité en l’occurrence) sont les questions du présent (colonisation belge) qu’on omet de résoudre la première fois qu’elles se posent. Toute l’histoire de la politique indigène belge le proclame. En matière foncière, de même, les malentendus de demain seront les équivoques tolérées aujourd’hui».

Il a lieu de comprendre dès lors pourquoi la Belgique s’agite de nos jours encore dans son immixtion dans le débat sur l’octroi de la nationalité congolaise aux Banyamulenge, Banyaruanda, populations rwandophones, ou carrément les Tutsi rwandais cherchant à occuper le Kivu. C’est la Belgique qui a créé le problème en voulant comme au commencement en faire porter la croix aux Congolais. Le texte d’A. Gille repris ici du journal BAOBAB, édition du 10 août 1992, en pleine conférence nationale souveraine de l’ex-Zaïre aujourd’hui RDC, démontre la responsabilité belge dans le malheur du Congo dans sa volonté légitime de trancher une fois pour toutes la question de la nationalité.

Le titre de présentation du texte dans BAOBAB est aussi significatif qu’indicatif, à savoir : « Un colon belge avait prévu le danger de la transplantation des Banyaruanda dans le Kivu » tandis que le texte d’A. Gille paru dans la revue coloniale « Problèmes d’Afrique centrale » (Bruxelles, n° 20, 1953) porte le titre suivant : « Transplantation des Banyaruanda dans le Kivu-Nord par R. SPITAELS, Commissaire de District, Chef de la mission d’immigration des Banyaruanda ».

L’auteur de cette étude apporte d’intéressantes précisions sur la migration organisée des Banyaruanda vers les régions situées au nord du Lac Kivu, sur les objectifs de cette migration, sur ses rétroactes et ses méthodes. On sait que la question préoccupa le Gouvernement belge dès 1927. C’était principalement le souci de fournir de la main-d’oeuvre aux employeurs congolais qui l’inspirait, dans l’espoir, cela va sans dire, d’alléger le fardeau des recrutements pesant sur les populations du Congo, en général beaucoup moins denses que celles du Ruanda-Urundi où il y a pléthore inquiétante.

Mouvement migratoire du Ruanda-Urundi vers le Kivu orchestré par les Belges

Ce n’est qu’en 1937 que les premières mesures d’exécution furent prises, mais alors la préoccupation qui fonde l’entreprise est une pensée politique beaucoup plus large et mieux éclairée : il s’agit d’amorcer et de développer un mouvement migrateur du Ruandi-Urundi vers le Congo belge, capable d’atténuer les effets de la surcharge de population de nos territoires sous mandat.

L’auteur rappelle en termes excellents cette grave situation: “Le Ruanda-Urundi, déjà surpeuplé et dont la population est en augmentation constante et régulière, ne peut nourrir ses hommes et son bétail et l’excédent doit inéluctablement émigrer ou végéter, voire périr. L’excédent de la population est évalué à 145.000 familles sur 925.000, soit 15 %; celui du bétail à 450.000 têtes sur 965.000. Une solution doit être trouvée pour absorber le surplus sans cesse croissant de la population”.

Ce que l’auteur appelle la première phase d’immigration, soit les efforts qui furent déployés de 1937 à 1945, aboutit à l’installation au Gishari de 6.173 immigrants. Résultat plutôt mince mais il faut dire qu’il s’agissait d’un premier essai, d’une période de tâtonnements, où l’on étudiait les possibilités, où l’on enregistrait les réactions des migrants et des candidats à la migration, où l’on cherchait à mettre au point une méthode, avec, au reste, des moyens réduits.

Le « second plan d’immigration » ne fut mis en action qu’en 1949 et, à la fin de 1951, il avait eu pour résultat l’installation de plus de 9.000 familles dans les zones du Mushari, du Bwito, des lacs Mokotos. Le mouvement continue depuis, mais les renseignements statistiques fournis par M. Spitaels ne vont pas au delà de l’année 1951. Quant aux méthodes, soulignons-en rapidement les traits essentiels : l’entreprise d’organisation des migrations et l’installation ‘des migrants est placée sous les ordres d’un Chef de mission, Commissaire de district, nanti de pouvoirs d’initiative suffisants et de la liberté d’action nécessaire. Sage disposition dont l’administration n’est pas tellement coutumière, et qu’il convient d’autant plus de mettre en exergue. Il est trop évident qu’une oeuvre aussi vaste et surtout aussi neuve postule une très grande souplesse d’adaptation aux faits et, par conséquent une large liberté de commandement dans le chef qui la conduit.

La migration s’effectue sous le signe de la plus intégrale liberté, tant au départ, si l’on peut dire, qu’à l’arrivée, ce qui veut dire que le migrant, après une période d’essai, peut toujours s’en retourner chez lui. Il est évident, en effet, que la structure sociale recherchée en dernière analyse, exige l’adhésion, le goût, la bonne volonté et, disons même, la bonne humeur des participants. Tout cela, qui est essentiel, exclut et proscrit toute contrainte.

Mentionnons encore que l’installation des familles est préparée, au préalable, par le personnel de la mission d’immigration : relevé et délimitation des terres, aménagements antiérosifs, organisation de l’accueil et du ravitaillement dans la première phase d’installation. Le migrant se sent, dès l’abord, protége, soutenu, guidé dans la mesure nécessaire au début, mais sans excès qui amollirait l’effort. Cinq hectares de terres cultivables (pentes de 60 % et plus étant exclues) sont mis à la disposition des familles.

La mission aide également les migrants, selon leurs demandes et sur leurs indications, à liquider leur ”passé” au Ruanda, active le règlement des palabres, des successions, des partages, etc.

Notons encore que les migrants bénéficient pendant 2 ans dans les territoires de leur nouvelle installation, d’une exemption générale d’impôts et taxes.

Des « corps étrangers » au Congo

Au point de vue politique comme au point de vue de l’organisation foncière, l’auteur est malheureusement resté trop laconique. Cependant, il dit que les hommes de chaque “zone” (de 400 à 500 familles) élisent un notable, au vote secret, et que ce notable a charge de les représenter auprès du chef congolais investi, politiquement compétent pour la région, et à qui les notables Banyaruanda élus doivent obéissance.

Nous aurions voulu savoir s’il s’agit là d’une organisation élaborée en p1ein accord avec le conseil de la chefferie intéressée et les notables coutumiers compétents pour l’usage des terres, si les nouveaux notables participent à la vie de la chefferie, aux délibérations de son Conseil, comment leur participation y est conçue - car, enfin, ils ne peuvent pas ne pas être en regard de la tradition locale, des “corps étrangers”. Ils ne représentent pas, comme les autres notables du Conseil, une lignée traditionnelle, ils ne sont pas les mandataires des ancêtres. Questions théoriques ? On peut, certes, pratiquement se passer de les résoudre dans l’immédiat. On ne saurait prétendre qu’elles n’intéressent pas directement l’avenir. Les difficultés de l’avenir sont les questions du présent qu’on omet de résoudre la première fois qu’elles se posent. Toute l’histoire de notre politique indigène le proclame. En matière foncière, de même, les malentendus de demain sont les équivoques tolérées aujourd’hui.

Nous avouons, à ce propos n’avoir pas saisi les bases de l’organisation foncière, telle que l’auteur la décrit. “Les immigrants s’attribuent par le fait même de leur travail, des droits individuels sur les terres que chaque famille défriche...”. Acquerront-ils des droits que ne connaissent pas encore nos milieux coutumiers congo1ais?... des droits dont sont privés les indigènes même de la région où les migrants s’installent ? Qui acquiert ces droits individuels ? Au Ruanda-Urundi, seul le Chef de famille est quasi propriétaire de l’itengo – le bien familial – alors même que ses fils mariés, vivant avec lui sur le même terre, la cultivent avec lui.

En terminant, pouvons-nous encore faire objection à l’affirmation de l’auteur que « la transplantation des Banyaruanda, si elle est organisée méthodiquement,... ne peut cependant pas être comparée à un paysannat... tel qu’il en est instauré dans diverses régions de la Colonie”? Nous voyons fort bien, grâce à l’excellent exposé de l’auteur, que les méthodes et les modalités de l’installation des migrants sont différentes de celles qui président à l’organisation des paysannats, que certains aspects essentiels des problèmes posés de part et d’autre ne sont pas les mêmes, en particulier de par le fait que dans un cas l’effort porte sur des autochtones, dans l’autre sur des étrangers au pays.

Il n’en est pas moins vrai que, du point de vue technique et du point de vue de l’adaptation sociale et éducative, les buts poursuivis étant les mêmes, il doit y avoir de nombreux points de contact entre les deux sortes d’initiative. Nous en déduisons qu’il serait extrêmement utile qu’entre les deux il y ait échanges d’information, études communes, visites de contact. Ces démarches ont des effets de suggestion extrêmement enrichissants, on le perd trop souvent de vue.

Il est évident que l’entreprise de la mission d’immigration est, en dernière analyse, une entreprise de “paysannat”. Celui-ci n’est pas défini par certaines méthodes exclusives, mais par son but qui est, en dépit de ses aspects techniques considérables, d’abord et essentiellement social. Il s’agit, en fin de compte, de l’aménagement de nouvelles communautés sociales au sein desquelles l’individu puisse arriver à jouer un rôle pleinement conscient et pleinement personnel, grâce à une saine valorisation de son effort et à une éducation réalisée sur tous les plans par toutes les influences systématiques que développe, concentre et coordonne l’organisation normale d’un paysannat : influences de l’école, de la coopérative, de l’agronome, du médecin, du foyer social, de l’évangélisation, etc.

Ainsi comprise, formule essentiellement sociale que devront couronner ultérieurement des formes de vie politique adaptées à l’individu transformé, la notion de paysannat s’applique de manière absolue à l’oeuvre remarquable que réalise la mission d’immigration des Banyaruanda. Nos critiques finales n’entachent en rien les aspects positifs remarquables de cette initiative, ne sauraient non plus porter préjudice à l’intérêt de l’exposé qu’en fait son directeur, M. Spitaels.

(DNZM) | MMC/Copyright BAOBAB

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